Taïwan : une économie au cœur des enjeux géopolitiques
Entre ses liens commerciaux historiques avec la Chine, son alliance mouvante avec les États-Unis et son ouverture vers d’autres régions, Taïwan se trouve au centre de questions géopolitiques et économiques internationales aujourd’hui centrales. Sa position économique est renforcée par son avance dans le secteur des semi-conducteurs.
Un statut géopolitique fragile, mais une économie riche
Sur le plan géopolitique, le statut de Taïwan repose aujourd’hui sur un fragile statu quo : ni déclaration d’indépendance, ni appartenance à la Chine. Cette situation complexe s’explique par l’histoire du territoire. En 1949, à la fin de la guerre civile chinoise, les communistes proclament la République populaire de Chine (RPC) sur le continent, tandis que les nationalistes vaincus s’exilent à Taïwan. Depuis, la Chine considère l’archipel comme l’une de ses provinces, qui a fait sécession, ce que les autorités taïwanaises réfutent.
Si Taïwan a bénéficié un temps de la reconnaissance d’institutions internationales et de pays opposés à la RPC, aujourd’hui, seuls 12 pays – principalement des micro-États d’Amérique du Sud et d’Océanie – le reconnaissent comme un État à part entière.
Ces dernières années, les tensions se sont accrues entre les autorités chinoises et taïwanaises. Visant la « réunification », la Chine a intensifié la pression, en particulier militaire, sur l’archipel. Taïwan est dirigé depuis 2016 par des présidents issus d’un parti historiquement indépendantiste, ce qui a accentué l’hostilité entre les deux camps.
Sur le plan économique, la situation de Taïwan est plus solide. Le petit territoire figurait en 2024 au 38e rang mondial du PIB (la production totale de biens et de services) par habitant, devant le Japon ou la Corée du Sud, selon les chiffres du FMI, un organisme chargé de garantir la stabilité financière mondiale. Sa croissance s’établissait à 4,8 % la même année. L’économie taïwanaise est surtout portée par le secteur technologique, en particulier par l’industrie des semi-conducteurs.
Une place de premier plan dans une industrie clé
Taïwan bénéficie d’un « bouclier de silicium », selon l’expression d’un livre de 2001 du journaliste Craig Addison. Selon celui-ci, le rôle dominant de Taïwan dans l’industrie de pointe des semi-conducteurs, dont dépend le monde entier, décourage la Chine d’attaquer le territoire. La production des semi-conducteurs, des composants stratégiques utilisés dans la fabrication d’ordinateurs, de smartphones, de voitures ou encore de missiles balistiques, est en effet assurée par un petit nombre d’entreprises dans le monde, les « fonderies ».
L’industrie des semi-conducteurs est concentrée autour d’un nombre resserré d’acteurs en raison de barrières à l’entrée élevées, comme le coût de création d’une fonderie. Taïwan a pu se démarquer dans ce contexte en raison d’investissements précoces, soutenus par son gouvernement depuis la seconde moitié du XXe siècle.
Taïwan, en particulier à travers l’entreprise TSMC, domine donc ce secteur : TSMC a ainsi dépassé les 70 % de parts de marché mondiales au deuxième trimestre 2025. Elle fournit les entreprises technologiques majeures du monde, comme l’américaine Nvidia, en pointe sur le marché des processeurs graphiques destinés au secteur de l’intelligence artificielle (IA).
En fournissant ce type d’entreprises, TSMC et les autres fonderies taïwanaises profitent du développement du secteur. L’économie taïwanaise bénéficie ainsi d’une « accélération sans précédent portée par la demande mondiale en infrastructures pour l’IA », expliquait une note de la Direction générale du Trésor, une branche du ministère français de l’Économie, en septembre 2025.
Toutefois, cette industrie doit surmonter des difficultés. Elle est coûteuse en ressources : 8 % de la consommation totale d’électricité de Taïwan en 2023 venait par exemple de TSMC, un taux amené à tripler d’ici 2030, selon une étude du cabinet d’études S&P Global. Cette contrainte est l’une des raisons qui a poussé TSMC à ouvrir davantage d’usines à l’étranger. L’entreprise a ainsi massivement investi aux États-Unis ces dernières années. Si cette stratégie peut lui permettre de contourner certaines limitations du petit territoire, elle peut aussi menacer le « bouclier » taïwanais.
Un équilibre précaire entre deux superpuissances
Malgré les tensions géopolitiques, Taïwan entretient des liens économiques centraux avec la Chine. La Chine et Hong Kong étaient toujours le premier partenaire commercial de l’archipel en 2024. Toutefois, la part qu’ils représentaient dans les exportations du territoire (32 %) a chuté cette année-là à son plus bas niveau depuis 23 ans, selon les données du ministère taïwanais des Finances.
D’autres pays développent dans ce contexte des relations commerciales plus fortes avec Taïwan, en particulier les États-Unis. Les exportations de Taïwan vers ce pays ont augmenté de 46 % entre 2023 et 2024. « Cette forte hausse s’explique par moins de transits par la Chine et la montée en puissance de Nvidia », souligne une note de la Direction générale du Trésor.
Les États-Unis cultivent historiquement une « ambiguïté stratégique » vis-à-vis de Taïwan, en soutenant le territoire et ses forces armées, tout en décourageant « les velléités d’indépendance des autorités de Taïwan », observait un article de l’Irsem, un institut de recherche militaire, en 2021. Toutefois, à mesure que le projet chinois de « réunification » avec Taïwan s’affirme, les États-Unis s’engagent plus ouvertement, y compris militairement, en défense de l’archipel.
Ce lien avec les États-Unis n’est pas sans risque pour Taïwan. Il pose la question de la dépendance vis-à-vis d’un allié dont les positions internationales connaissent d’importants revirements sous la présidence de Donald Trump, qui prône le désengagement. Les États-Unis peuvent également exercer des pressions économiques sur Taïwan, notamment via des augmentations de leurs droits de douane. Dans ce contexte, Taïwan s’est engagé en mars 2025 à acheter davantage de gaz naturel liquéfié américain. « Les droits de douane sont un nouveau levier de menace pour Trump. Taïwan achète plus de gaz pour négocier une baisse des tarifs », analysait le chercheur Yao-Yuan Yeh dans un article de La Tribune en août 2025.
Ouverture vers d’autres marchés
Cet équilibre précaire pousse les acteurs taïwanais à développer leur ouverture vers le reste du monde. Pour cela, l’archipel bénéficie d’une position géographique stratégique, entre l’Asie et le Pacifique.
Afin de « minimiser la surdépendance à l’égard d’un seul marché », le gouvernement taïwanais a adopté en 2016 une « Nouvelle politique vers le sud ». Elle consiste à développer les liens économiques avec des pays d’Asie du Sud et d’Océanie, tels que l’Australie et l’Inde. Les investissements de Taïwan dans les pays concernés « ont bondi de 92,1 %, atteignant 2,71 milliards de dollars au premier trimestre 2024 » par rapport à l’année précédente, relevait une étude de la chercheuse Sana Hashmi en septembre 2024.
Certaines entreprises et certains investisseurs taïwanais se tournent aussi vers d’autres marchés : une étude de l’agence de presse Bloomberg pointait ainsi en juillet 2025 un « afflux d’investissement » dans les fonds taïwanais détenant des actifs européens en juin, atteignant le niveau « le plus élevé depuis 2019 ».
Article rédigé par Brief.eco