L’Union européenne peut-elle s’affranchir des États-Unis, de la Chine et de la Russie en matière de défense ?
Dans un paysage international dominé par la Russie, les États-Unis et la Chine, l’Union européenne cherche à s’affirmer. Dans le domaine militaire et le secteur de la défense, quelles sont ses faiblesses et comment tente-t-elle de les surmonter ?
Quelles évolutions hors du continent ?
Depuis le retour au pouvoir en 2025 de Donald Trump aux États-Unis, la politique étrangère du pays a été marquée par un désengagement sur certains fronts. Celui-ci s’est par exemple manifesté par la réduction de l’aide à l’Ukraine, en guerre avec la Russie. Le président a aussi remis en cause l’engagement américain dans l’alliance militaire Otan, estimant que les pays européens ne dépensaient pas assez pour leur propre défense.
La politique des États-Unis vis-à-vis de l’Union européenne a également été marquée par une forme d’hostilité, en particulier lorsque Donald Trump a exprimé à plusieurs reprises la volonté que son pays prenne le contrôle du Groenland, territoire autonome rattaché au Danemark.
Depuis l’invasion de l’Ukraine par la Russie en 2022, les relations russo-européennes se sont considérablement dégradées. L’UE a depuis adopté plusieurs séries de sanctions contre le pays et a enclenché un réarmement face à la puissance qu’elle perçoit comme une menace. « Nous sommes dans une confrontation avec la Russie », a déclaré en octobre 2025 Emmanuel Macron. Il faisait notamment référence à l’incursion de drones en Europe, dont certains ont été identifiés comme russes. Ce type d’événements a conduit l’UE à mettre en œuvre ou à envisager des projets tels qu’un mur anti-drones. La France dénonce aussi des ingérences russes dans le domaine de l’information et a intercepté ces derniers mois plusieurs bateaux soupçonnés d’appartenir à une « flotte fantôme » exportant illégalement des hydrocarbures russes.
Les tensions entre la Chine et l’UE se manifestent davantage sur le terrain économique, technologique et industriel. Le Haut-Commissariat au Plan, un organisme placé auprès du Premier ministre, a rendu un rapport en février 2026 décrivant la « menace » que représente le « rouleau compresseur » chinois pour l’industrie européenne. En plus des enjeux de compétition, ce rapport s’inquiète des risques de « déclassement économique durable et de dépendance stratégique accrue pour l’Europe ».
Cette dépendance se manifeste entre autres dans l’industrie militaire. Ainsi, l’UE s’appuie fortement sur des importations de terres rares, des métaux stratégiques dans plusieurs domaines, dont la défense. La Chine en était le premier producteur mondial en 2024.
Les faiblesses de l’industrie européenne de défense
La défense européenne manque d’autonomie. Elle est étroitement liée à l’Otan, une alliance au sein de laquelle les États-Unis occupent une place centrale.
« Les États-Unis ont représenté 64 % des importations d’armes des pays européens membres de l’Otan entre 2020 et 2024, soit une part nettement plus importante qu’entre 2015 et 2019 », rapportait le Sipri, un institut d’études stratégiques, en 2025. « Plus les États-Unis menacent de réduire leur bouclier », « plus les Européens veulent se réarmer et plus ils achètent rapidement des équipements étrangers disponibles, notamment américains », expliquait le chercheur Jean-Pierre Maulny au Monde en janvier 2026.
Cette dépendance à l’étranger s’explique entre autres par des capacités insuffisantes de production sur le territoire européen. Ainsi, en 2022-2023, près de 80 % des acquisitions militaires réalisées par les États membres provenaient de l’extérieur de l’UE, selon une étude de l’Iris, un centre de réflexion, de septembre 2023.
L’industrie militaire européenne souffre également de dissensions stratégiques. Par exemple, un projet de système de combat aérien du futur (Scaf), qui comprend un avion de chasse et des drones de combat et qui réunit des entreprises françaises, allemandes et espagnoles, a été lancé en 2017. Il est cependant dans l’impasse, en raison de désaccords entre la France et l’Allemagne.
« La vraie condition pour que l’Europe soit un acteur militaire efficace, c’est que les pays de l’UE en soient d’accord. Ce qui manque, c’est très souvent la volonté politique et non les capacités », résumait l’historienne Nicole Gnesotto dans un entretien au site Toute l’Europe en 2022.
Vers une Europe de la défense ?
L’UE tente, surtout depuis la guerre en Ukraine, de surmonter ces faiblesses. « Dans le cadre des relations transatlantiques, nous devons nous affranchir des dépendances qui nous rendent vulnérables », a déclaré le président allemand, Frank-Walter Steinmeier, le 24 mars. Face aux restrictions chinoises sur l’exportation des terres rares, la Commission européenne, l’une des deux branches exécutives de l’UE, a présenté en décembre un plan visant entre autres à autonomiser son approvisionnement.
Cette remilitarisation passe largement par le financement. Les États membres de l’Otan s’engagent à consacrer au moins 2 % de leur PIB (la production totale de biens et services) aux dépenses de défense, une règle que seuls 11 des 31 membres de l’alliance respectaient en 2023. La situation évolue : les dépenses militaires des États membres de l’UE ont augmenté de 19 % entre 2023 et 2024 et de 80 % par rapport à 2014, selon un rapport de l’Agence européenne de défense (EDA), une agence de l’UE, en septembre 2025. Cette hausse est particulièrement notable dans les pays d’Europe de l’Est les plus proches de la Russie (voir infographie). Elle est alimentée par des achats d’équipements en forte augmentation et par des investissements accrus en recherche et développement. L’EDA rappelait au moment de son rapport que la Russie et la Chine avaient augmenté leurs budgets de défense à des rythmes « nettement supérieurs à ceux de l’UE » au cours des 20 dernières années.
En mars 2025, l’UE a adopté le plan Rearm Europe (doté d’une enveloppe de 800 milliards d’euros, pour l’horizon 2030), qui prévoit une dérogation aux règles budgétaires et l’octroi de prêts avantageux pour favoriser l’investissement dans la défense. La Commission européenne a ainsi annoncé le 25 mars avoir approuvé des prêts d’environ 15 milliards d’euros pour l’industrie militaire en France.
En plus de ce plan, l’UE a initié d’autres projets militaires ces dernières années, tels qu’une « capacité de déploiement rapide », mobilisant jusqu’à 5 000 soldats et opérationnelle depuis 2025. D’autres stratégies sont entreprises, telles que la « dissuasion avancée », présentée par Emmanuel Macron en mars 2026. Celle-ci implique un partenariat dans le cadre de la dissuasion nucléaire avec plusieurs pays européens, qu’ils fassent ou non partie de l’UE.
Les chercheurs Delphine Deschaux-Dutard et Bastien Nivet soulignaient toutefois dans un article en mars 2025 qu’en dépit des hausses de budget et des projets communs, les pays de l’UE « sont encore très loin de partager une vision commune en matière militaire » et d’être perçus dans ce domaine comme formant une « puissance globale reconnue par les autres puissances internationales ».
Article rédigé par Brief.eco