L’Espagne et l’Italie sont-elles les nouvelles locomotives de l’Europe ?
L’Italie et l’Espagne, troisième et quatrième économies de l’UE, montrent plusieurs signes de bonne santé économique : une croissance particulièrement dynamique pour l’Espagne, et une puissance industrielle importante dans le cas de l’Italie. Ces éléments sont-ils suffisants pour en faire les nouveaux moteurs de l’économie européenne ?
Un nouveau dynamisme économique
« Depuis 2023, l’Espagne s’impose comme une des économies les plus résilientes parmi les pays avancés », observe la direction générale du Trésor, une branche du ministère de l’Économie, dans une note d’octobre 2025. Au sujet de l’Italie, elle notait en 2024 : « L’économie italienne s’est mieux reprise en sortie de crise sanitaire que ses voisins européens, lui permettant de nettement dépasser son niveau prépandémique. »
Pourtant, l’Espagne et l’Italie ont connu de profondes difficultés financières après la crise de 2008. Ces deux pays faisaient ainsi partie du groupe d’États péjorativement surnommés dans une partie de la presse économique PIGS (cochons en anglais, pour Portugal, Italie, Grèce et Espagne [Spain]). En 2013, deux économistes de la Banque d’Italie écrivaient dans un rapport qu’à la suite de la crise de 2008, dans les pays tels que la Grèce, l’Espagne et l’Italie, « le crédit est devenu plus coûteux et plus rare, l’activité économique a reculé et le chômage a augmenté », contrairement à des États où la situation est restée plus stable comme l’Allemagne et la France. Si ces derniers restent respectivement la première et la deuxième économie de l’UE en termes de PIB (la production totale de biens et de services), ils ont vu depuis leur croissance décliner. Alors que la croissance de l’UE s’établissait à 1,4 % en 2025, celle de la France n’atteignait que 0,8 % et celle de l’Allemagne 0,2 %, selon des chiffres provisoires.
Au contraire, depuis 2015, la croissance espagnole n’est jamais passée sous la moyenne européenne, sauf en 2020 pendant l’épidémie de Covid-19. Les données provisoires de l’institut européen de statistiques Eurostat la donnent à 3,5 % en 2024 et 2,8 % en 2025. La bonne santé économique du pays se manifeste aussi par la hausse de la consommation intérieure, celle des exportations de services ou encore la création d’emplois.
L’Italie, troisième économie de l’UE, ne bénéficie pas d’une croissance aussi forte que celle de l’Espagne. Celle-ci était estimée à 0,5 % en 2025. Mais elle possède d’autres atouts économiques. Ainsi, selon l’OMC, une institution de régulation des échanges internationaux, l’Italie était le sixième pays exportateur mondial de marchandises en 2025. Sa balance commerciale est également largement excédentaire (50,7 milliards d’euros en 2025 selon l’institut italien de statistiques). La demande intérieure et le pouvoir d’achat progressent également dans le pays.
Comment expliquer ces évolutions ?
Les plans de relance européen et nationaux, c’est-à-dire les programmes destinés à réactiver le système économique lorsque celui-ci est perturbé par une crise, ont été efficaces dans les deux pays. Ils sont ceux qui ont bénéficié des subventions les plus importantes dans le cadre du plan de relance lancé par l’UE en 2020. « L’économie espagnole a affiché une croissance solide et régulière, en partie grâce aux investissements réalisés » à travers ce plan, soulignait une note du Parlement européen en juillet 2026. « Les réformes et les investissements impulsés par le plan national de relance » ont amélioré « les infrastructures, l’éducation, les politiques du marché du travail, l’environnement des affaires et de l’innovation, ainsi que la qualité des institutions publiques », signalait à propos de l’Italie l’OCDE, un organisme de recherche intergouvernemental, en avril 2026.
En plus du dynamisme du secteur touristique, des économistes considèrent que l’une des explications de la bonne santé économique de l’Espagne est liée à sa politique migratoire. À rebours du durcissement opéré dans une grande partie de l’Europe, l’Espagne, actuellement gouvernée par une coalition de gauche, a lancé plusieurs plans de régularisation de personnes sans papiers au cours des 40 dernières années et développe massivement l’immigration de travail. « L’afflux de travailleurs étrangers consécutif à la pandémie atténue l’impact des défis démographiques auxquels l’Espagne est confrontée », analysait en janvier 2026 Maddalena Martini, économiste pour la compagnie d’assurance Allianz. Elle décrivait ainsi l’immigration en Espagne comme un « véritable moteur de la création d’emplois ».
L’Italie, dirigée par un gouvernement d’extrême droite, adopte une politique migratoire plus restrictive, bien que paradoxale, expliquait la politologue Gaia Mastrosanti. En avril 2026, elle expliquait dans un article que malgré des discours hostiles et un durcissement des politiques d’asile, le gouvernement de la Première ministre Giorgia Meloni faisait en parallèle largement appel à des travailleurs extra-européens pour combler les besoins de main-d’œuvre du pays, via un décret qui fixe des quotas annuels d’entrées en Italie pour le travail. Les impacts de cette immigration sélective, ainsi que des politiques pro-natalité, pour atténuer les problèmes démographiques italiens sont « encore incertains », juge la direction générale du Trésor. La hausse de l’emploi et des investissements ont joué un rôle moteur dans le redressement italien.
Des freins qui persistent
Malgré ces signaux positifs, les économies des deux pays continuent à pâtir de certaines difficultés. Bien que le taux de chômage espagnol ait fortement baissé ces dernières années pour atteindre 10 % en décembre 2025, il reste le deuxième plus élevé de l’UE, où la moyenne se situait à 5,9 % à la même date. La direction générale du Trésor cite comme « faiblesses structurelles » du pays la persistance du chômage des jeunes et du chômage de longue durée. L’Espagne doit également affronter une crise du logement, que le gouvernement tente d’endiguer. Il s’agit du « talon d’Achille » de l’économie espagnole, selon l’OFCE. En 2025, ce centre de recherche en économie de Sciences Po remarquait : « L’offre de logements en Espagne n’a pas su suivre la demande croissante, principalement en raison d’obstacles » tels que le manque de terrains, de logements à loyers modérés et l’essor des locations touristiques.
L’Italie, elle, souffre avant tout de sa démographie. L’âge médian, 49,1 ans en 2025, y est le plus élevé de l’UE. « Dépopulation et vieillissement limitent les ambitions de croissance du PIB et mettent sous pression les finances publiques et la soutenabilité de la dette publique » italienne, estimait Pierre Farineau, attaché économique à la direction générale du Trésor, dans une note en octobre 2023. De plus, si le taux de chômage italien est en baisse et se situe à un niveau relativement bas, cet indicateur est en réalité associé à la croissance du nombre de personnes inactives, relevait en juillet l’institut italien de statistiques. En effet, les personnes qui ne sont plus activement en recherche d’emploi quittent le marché du travail et font ainsi baisser le taux de chômage.
L’Espagne et l’Italie connaissent également un niveau élevé d’endettement public, comparé à la moyenne européenne (voir graphique). De plus, les inégalités et les disparités régionales y restent particulièrement prégnantes. En Espagne, plus d’un quart de la population était menacée de pauvreté ou d’exclusion sociale en 2025, un chiffre qui la situe au cinquième rang européen, alors même que son PIB par habitant est bien plus élevé que les pays occupant une place comparable dans ce classement. 22,6 % de la population est dans cette situation en Italie et 20,9 % pour la moyenne européenne, selon Eurostat.
Article rédigé par Brief.eco