France Allemagne : le moteur européen est-il grippé ?
Le couple franco-allemand joue depuis le début de la construction européenne un rôle fondamental au sein de celle-ci. Toutefois, des divergences ou des crises ont fait apparaître au fil du temps ses fragilités, en particulier dans un contexte marqué par la guerre en Ukraine. Ce moteur est-il véritablement en panne ?
L’importance du moteur franco-allemand à l’échelle européenne
L’expression « moteur franco-allemand » fait référence au rôle des deux pays et de leur relation dans la construction puis l’intégration européenne. Dans ce cadre, le traité de l’Élysée, signé en 1963 par le chancelier allemand Konrad Adenauer et le président français Charles de Gaulle, constitue un « pilier » de cette construction, rappellent dans un article de 2023 les chercheuses travaillant sur les relations franco-allemandes Gaëlle Deharo et Madeleine Janke. Dès les années 1950, peu après la Seconde Guerre mondiale qui avait opposé les deux pays, le rapprochement entre la France et l’Allemagne de l’Ouest avait déjà contribué aux prémices de la future Union européenne (UE), avec la création de Communauté européenne du charbon et de l’acier en 1951. Le traité de l’Élysée consacre la coopération étroite entre les deux pays.
Après Charles de Gaulle et Konrad Adenauer, « des propositions communes émises par leurs successeurs ont souvent été la base de grands chantiers européens », retrace la professeure d’histoire Sandra Maurice sur le site de l’INA. Elle cite par exemple le lancement du constructeur aéronautique européen Airbus en 1970. Dans les années 1980-1990, la proximité entre un nouveau couple de président français et chancelier allemand, François Mitterrand et Helmut Kohl, participe à la fois à la réconciliation franco-allemande et à l’intégration européenne. Ainsi, ils ont été des artisans centraux dans l’adoption du traité de Maastricht, qui a constitué l’Union européenne en 1992 et a permis plus tard l’instauration de l’euro, souligne un site de l’UE.
Plus récemment, la coopération franco-allemande en vue de l’approfondissement européen s’est manifestée par la signature du traité d’Aix-la-Chapelle en 2019, visant à renforcer cette coopération, ou encore par le plan de relance européen initié par les deux pays en 2020 pendant la crise sanitaire du Covid-19.
L’importance des deux pays dans l’histoire de l’UE s’explique par cette relation forte, mais aussi par leur poids respectif : ensemble, ils représentent 40 % du PIB de l’UE (la production totale de biens et de services) et un tiers de la population.
L’éloignement du couple
Toutefois, cette relation est apparue par moments fragilisée, en particulier depuis le début des années 2020. Dans le contexte de la guerre en Ukraine menée par la Russie, les deux pays connaissent plusieurs désaccords, sur des questions économiques ou de défense. Par exemple, la France était favorable au plafonnement du prix du gaz dans l’UE afin de le faire baisser tandis que l’Allemagne s’y opposait pour éviter une hausse de la consommation. Les deux pays se sont aussi éloignés sur des projets de défense retardés ou divergents, comme le bouclier antimissile voulu par l’Allemagne et rejeté par la France.
La période coïncide avec l’arrivée au pouvoir en Allemagne en 2021 d’une coalition tripartite fragile menée par le leader du SPD (social-démocrate) Olaf Scholz pour remplacer Angela Merkel, plus proche partenaire d’Emmanuel Macron que le nouveau chancelier. Sébastien Maillard, conseiller à l’Institut Jacques Delors, un centre de recherche sur l’UE, notait ainsi en mai 2025 que la relation entre Olaf Scholz et Emmanuel Macron « n’a jamais été au beau fixe et leurs gouvernements sont restés en désaccord sur plusieurs questions stratégiques majeures ».
Cette phase a aussi illustré des divergences préexistantes entre les deux pays. Une note de 2023 du centre de réflexion Ifri décrit en effet la « fracture croissante entre la France et l’Allemagne dans le domaine de la politique budgétaire » au cours des décennies précédentes. L’Allemagne suit une « ligne sévère de rigueur budgétaire », qui la conduit à juger parfois durement la France qui ne la partage pas. En évoquant la nécessité d’investir dans la défense européenne, le ministre des Affaires étrangères allemand, Johann Wadephul, a ainsi appelé en février la France à « faire des économies », notamment dans le domaine social. Des responsables politiques français ont critiqué de leur côté une politique allemande trop austère, passant par des excédents budgétaires « faits aux dépens de certains autres » pays européens, selon les mots d’Emmanuel Macron en 2018.
Les différends entre les deux pays ont entraîné des échecs matérialisant un certain éloignement. C’est le cas de l’abandon annoncé en juin du projet de système de combat aérien du futur (Scaf), qui devait comprendre un avion de chasse et des drones de combat, en raison de désaccords entre les partenaires et de blocages.
Vers de nouvelles convergences ?
L’arrivée à la chancellerie allemande de Friedrich Merz en mai 2025 est perçue dans l’UE comme « une nouvelle opportunité de revitaliser le moteur franco-allemand afin de faire progresser la politique européenne », expliquait en décembre l’économiste et politologue Ernst Stetter. Les divergences entre les deux pays n’ont pas disparu pour autant, comme l’a montré l’accord de libre-échange entre l’UE et le Mercosur, une communauté économique qui regroupe plusieurs pays sud-américains. Cet accord a été signé en mars, avec le soutien de l’Allemagne tandis que la France s’y était opposée, craignant un manque de contrôle et une concurrence déloyale.
Dans un article de La Croix en décembre 2024, le chercheur à l’Ifri Paul Maurice relativisait toutefois le poids de ce type de désaccord, rappelant que l’histoire des relations franco-allemandes en était jalonnée. « Ce qui donne l’impression que cela ne marche pas, aujourd’hui, c’est l’absence de leadership à l’échelle européenne, au moment où il serait particulièrement nécessaire avec la perspective de l’arrivée de Trump et la guerre en Ukraine », estimait-il alors, peu avant l’entrée en fonction du président américain. La politologue Claire Demesmay affirmait de son côté en septembre 2025 que si la relation franco-allemande restait essentielle pour l’Europe, elle ne suffisait plus. « Il est nécessaire de compléter ce tandem par des formats plus flexibles, parfois à géométrie variable. La Pologne, par exemple, joue un rôle clé, notamment en raison de sa position à la frontière de l’Ukraine », ou encore le Royaume-Uni malgré le Brexit, relevait-elle dans un entretien sur le site de Sciences Po.
Les crispations ou les contraintes nationales ne signifient pas pour autant un blocage de la relation. La France et l’Allemagne continuent en effet à coopérer, en particulier dans des domaines clés de la construction européenne comme la défense. En juin, les deux pays se sont par exemple entendus pour devenir coactionnaires au sein du groupe d’armement KNDS, né de la fusion de l’allemand KMW et du français Nexter, afin de « renforcer les capacités industrielles et de défense de l’Europe ».
Article rédigé par Brief.eco